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Sur les traces de Marcel Pagnol, des collines du Garlaban à l'Académie française

Né le 28 février 1895, Marcel Pagnol aurait eu 128 ans cette année. Retour sur le parcours exceptionnel du petit minot qui allait cheminer des collines du Garlaban jusqu'à l'Académie française, parmi les plus illustres des auteurs du pays.

 

Un immense conteur avec l'enfance comme terrain de jeu

Si Pagnol a su ainsi émouvoir bien au-delà de la Provence qui sert de décor à ses oeuvres, c'est qu'il a sans doute compris que l'enfance est le sujet universel par excellence. Et il n'avait pas son pareil pour nous embarquer avec lui sur les chemins de son enfance. Que de chemins parcourus alors et que de chemin parcouru depuis ! À travers la littérature et le cinéma, Pagnol a su faire de ses souvenirs d'enfance une oeuvre qui allait lui survivre. Le petit minot provençal s'est forgé un destin national.

En empruntant avec lui ces collines du Garlaban qui lui furent si chères, vous avez l'impression de les connaître déjà. Avec Pagnol, pas besoin d’en rajouter. Pas besoin de phrases alambiquées. Pas besoin de tournures façonnées par des adjectifs et des compléments superflus. Vous vivez les situations comme si vous y étiez, vous sentez ces odeurs et ces plantes de Provence, de térébinthes ou de genêts. Avec lui, vous visualisez ces fameuses perdrix bartavelles que son père pistait. Comme vous imaginez son copain "Lili des Bellons" qui posait des "pièges à oiseaux" et que Marcel croisa pour la première fois vers le puits du mûrier.
Cet ami d’enfance, celui de toutes les ruses, de tous les petits secrets, celui de toutes les découvertes ne sera, hélas, pas là, pour soutenir Pagnol, le jour où il perdit son frère Paul, et pour cause, lui-même n'était déjà plus de ce monde : "Mon cher Lili ne l'accompagna pas avec moi au petit cimetière de la Treille, car il l'y attendait depuis des années, sous un carré d'immortelles : en 1917, dans une noire forêt du Nord, une balle en plein front avait tranché sa jeune vie, et il était tombé sous la pluie, sur des touffes de plantes froides dont il ne savait pas les noms…"

 

Conteur des joies mais aussi des chagrins

On le voit Pagnol, s'il n'a pas son pareil pour restituer les joies de l'enfance, n'occulte pas pour autant les drames qui l'ont traversée. Derrière le chant des cigales, peut se cacher aussi la tragédie"Telle est la vie des hommes. Quelques joies très vite effacées par d'inoubliables chagrins", écrivait-il.

Et quels chagrins ! Outre la perte de Lili et le décès de son frère Paul, à l'âge de 34 ans (en 1932), ces deux drames furent précédés par la mort de sa mère, Augustine, partie d'une pneumonie, à l'âge de 36 ans à peine, en 1910. Pagnol avait 15 ans quand il suivait le corbillard avec son frère : "Je marchais derrière une voiture noire dont les roues étaient si hautes que je voyais les sabots des chevaux. J’étais vêtu de noir et la main du petit Paul serrait la mienne de toutes ses forces…".

Mais bien avant cela et bien avant de rentrer, fier comme Artaban mais un brin inquiet au lycée Thiers, il y eut ces longues marches avec ses parents chargés comme des mules, et le petit Paul, son frère bien-aimé, pour aller au bout du monde. Faut dire que ce n’était pas facile, en ce temps-là, d’aller du chemin des Chartreux, à Marseille, là où son père était instituteur titulaire, à la Treille, bien avant Aubagne. Des kilomètres et des kilomètres ! Mais ça en valait le coup : le paradis sur terre.

Avec la petite famille Pagnol, vous croiserez ainsi, au détour d'un chemin, Bouzigue, le brave Bouzigue, le piqueur du Canal de Marseille, celui-là même qui avait été l’élève de l’instituteur Joseph Pagnol !
 


Plus qu'un château, un symbole...

Puis ce sont les propriétés privées qu’on traverse en tremblant. C’est ce " Château de ma mère". Celui-là même où le terrible garde les surprend et menace avec Augustine tétanisée à jamais par la peur et surtout la honte. Les cris du garde, le souffle rauque du chien...

Ce château, la bien-aimée Augustine ne pouvait pas le savoir deviendrait un jour le château de son fils. Bien des années plus tard, en effet, en 1941, petit Marcel devenu grand a acheté le domaine du château de la Buzine. Il l’a acheté de loin, sans l’avoir vu. Probablement sans être totalement conscient qu'il offrirait à sa famille une bien belle revanche sur ce garde de malheur. Marcel Pagnol, au faîte de sa notoriété, voulait en faire une sorte de "Cité de cinéma". Mais de nombreues péripéties – la guerre notamment – l'en empêcheront et Pagnol sera contraint de le mettre en vente en 1973. 

Le château sera sauvé de l'abandon et fut inscrit à l'inventaire des monuments historiques avant d'abriter aujourd'hui la "Maison des cinématographies de la Méditerranée", retrouvant ainsi une destination voisine des projets initiaux de Pagnol. On y trouve la médiathèque et l'Espace Marcel Pagnol qui permettent de perpétuer sa mémoire.
 


L'art de la "pagnolade"

Mais, bien sûr, l'oeuvre de Pagnol va bien au-delà des souvenirs d'enfance. Il y a, notamment, son formidable sens de la formule qui fit une grande part de son succès. Cette capacité à restituer tout l'art de la galéjade marseillaise fait que le mot même de "pagnolade" est aujourd'hui dans tous les dictionnaires. La partie de belote-contrée au bar de la Marine, sur le Vieux-Port de Marseille, en étant sans doute la meilleure illustration avec son légendaire "Tu me fends le cœur ", ou cette vraie-fausse naïveté : "Si on ne peut pas tricher entre amis, plus la peine de jouer aux cartes".  Et toujours dans "Marius", ce constat abrupt mais clair : "Si on faisait danser les couillons, tu ne saurais pas à l’orchestre" ou encore, dans "Le Schpountz" : "Tu n'es pas bon à rien, tu es mauvais à tout…". Pagnol avait inventé les "brèves de comptoir" avant l'heure.

Mais aujourd'hui, c'est avant tout le Pagnol des souvenirs d'enfance que nous voulions évoquer. Celui qui, adoubé et célébré par les intellectuels parisiens, se plaisait à dire : " À Marseille, je suis toujours enfant, à Paris, je suis vieux..."
 


La Treille, là on tout commence et tout finit...

À la Treille, où Marcel aimait tant à venir pour les vacances, impossible d’échapper au fantôme de l’enfant du pays. Il y vint d'abord à "La Bastide neuve", à 1 km du village, de 1904 à 1909, puis, par la suite, à "La Pascaline". C'est dans cette élégante propriété que Marcel, commencera, à l'hiver 56, à rédiger ses souvenirs.

Chaque rue, place ou terrasse du petit village provençal vous ramène à Pagnol et à son univers. Ainsi, le célèbre "Cercle", Pagnol père et l’oncle Jules jouaient aux boules ou encore "Le Cigalon" où fut tourné le film du même nom, sont-ils restés quasiment intacts.
La fontaine de la place de l’église où fut photographié son père avec les deux bartavelles est toujours là également, fidèle à la description de Pagnol, avec cette "conque de pierre vive accrochée comme une bodèche à une stèle carrée d’où sortait le tuyau de cuivre". 

Alors, chaque 28 février, à la Treille, on a une pensée pour le petit Marcel qui repose ici, aux côtés des siens, sous une simple tombe en pierre de Cassis. Pour l'éternité.